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La chasse à l’isard dans les Pyrénées, succinct panégyrique d’un pléonasme géographique

il y a 5 jours
6 min de lecture

 

 

« Je vis un homme armé d’un fusil et qui descendait avec un air d’agilité et de fierté que j’admirais... Je remarquai ses crampons suspendus à son sac et la petite hache qu’il portait à sa ceinture pour tailler sa route dans la glace... Cet homme avait la figure hardie et fière ; une barbe épaisse et frisée se confondait avec ses cheveux noirs et crépus ; sa large poitrine était découverte et ses jambes nerveuses étaient nues ; pour vêtement il avait une simple veste et pour chaussures celles des Romains et des Goths : un morceau de peau de vache, le poil en dehors, appliqué en matière de semelle à la plante du pied et serré au moyen de deux courroies pour se lier au-dessus des chevilles. Tel est l’uniforme et la mine des vrais montagnards, des contrebandiers, des chasseurs d’isards de cette haute région. »

Le portrait que fait Ramond de Carbonnières d’un chasseur d’isard rencontré en 1789 non loin de la Brèche de Roland semble presque décrire un animal, comme si la chasse à l’isard transformait l’homme en un prédateur bestial.

Cette description, à la limite de l’ekphrasis, nous permet de voir ce à quoi ressemblait le chasseur d’isard ; une figure à analyser en tant que témoignage d’une pratique cynégétique, qui évolue au fil de l’histoire.


Quelques éléments historiques


Bien que la chasse à l’isard fut monnaie courante dans les Pyrénées au Moyen-Âge, c’est à la fin du XVIIIe siècle que cette pratique s’ancre, et se patrimonialise dans un projet collectif et vivrier. Comment expliquer ce mouvement de l’histoire ? D’abord, la fin du XVIIIe est marquée par une révolution philosophique, une transformation du regard porté sur la nature qui devient un lieu de plaisir, d’hédonisme, le théâtre de récréations nouvelles. C’est d’ailleurs à cette époque que les Pyrénées connaissent leurs premiers aventuriers, en exemple M. Ramond de Carbonnières, cité plus haut.

Plus concrètement, la démocratisation des armes à feu, et particulièrement des « péta-hum » (pète fumée en occitan), une sorte de fusil qu’il fallait recharger de poudre et de plomb après chaque coup, accélère la pratique de la chasse à l’isard. Pour parvenir à atteindre cet animal des cîmes, il faut être agile, adroit, et connaître la montagne, afin d’éviter une crevasse mortelle ou un torrent déchaîné. Aussi plusieurs jeunes moururent-ils dans ces duels, comme par exemple le 31 juillet 1840 en vallée d’Aure, lorsqu'un chasseur dénommé Caubet, tomba dans une crevasse de plusieurs mètres de profondeur au moment où il sortit le nez pour tirer sur la bête. Son cadavre fut retrouvé dans une moraine, 28 ans plus tard, en 1868.

Après la Première Guerre Mondiale, lorsque les poilus pyrénéens sont démobilisés en 1918 et 1919, on assiste à une explosion de la chasse à l’isard. En effet, les anciens combattants ramènent avec eux des fusils de guerre, le Lebel français, ou bien le Mauser allemand. Cet événement eut pour effet une diminution nette de la population d’isards au sortir de la Grande Guerre. Le 25 novembre 1921, le Ministre de l’agriculture, Edmond Lefebre du Prey, publie une circulaire aux préfets, déclarant : « Il m’a été signalé que dans les départements des Alpes et des Pyrénées, il avait été fait cette année une grande destruction de chamois, de bouquetins et d’isards au moyen de fusils de guerre... La législation actuelle ne vous autorise pas à interdire la chasse à l’aide de ces armes... mais vous pouvez en interdire l’usage sur les routes... ».


Au alentours du XXe siècle, la réglementation se fait plus dure à mesure que des associations anti-chasses se développent, avec la création dans les années 1960, de la SEPANSO (Société pour l'Étude, la Protection et l'Aménagement de la Nature dans le Sud-Ouest). La création des parcs nationaux, en particulier du Parc national des Pyrénées en 1967 est un coup d’arrêt historique et met fin au braconnage. Ceci a permis d’interdire totalement la chasse sur une bande de 100 km de long, permettant la reproduction et la protection des populations d’isard, d’ours, et de rapaces tels que le gypaète barbu.

Aujourd’hui, la chasse à l’isard est très réglementée et ne subsiste que par un attachement culturel et patrimonial. Certaines associations de chasseurs proposent des excursions pendant la saison, afin de tirer son premier isard, signe que l’homme n’a pas abandonné sa résistance audacieuse face à l’animal, toujours plus rapide.


L’isard, un mammifère d’origine asiatique


Les études génétiques ont récemment montré que l’isard vient d’Asie et qu’il aurait rejoint l’Europe il y a 400 000 ans (voir la thèse d’Olivier Vallès La chasse à l’isard (rupicapra pyreneı ̈ca) : aspects réglementaires. exemple des Hautes-Pyrénées). A la fin de l’ère pléistocène, la majorité des glaciers fondent et laissent de larges vallées en berceau ou en auge dans toute la montagne. Le climat se réchauffe, et l’isard décide de prendre de l’altitude.

L’isard, de la famille des caprinés, vit en moyenne jusqu’à 15 ans, bien que certains atteignent l’âge vénérable de 25. Les mâles mesurent environ 70 au garrot pour une longueur totale de 1110 cm. Leur poids varie de 30 à 40 kg, un peu plus que les femelles qui pèsent aux alentours de 30 kg maximum. Ce mammifère ongulé (qui marche sur ses ongles) rumine des plantes herbacées en été, et quelques aiguilles de conifères et du lichen en hiver. Si le théâtre pyrénéen lui plaît, il redescend dans la vallée en hiver, afin de profiter d’un climat doux et moins enneigé qu’à l’étage alpin. L’estimation du nombre d’isards dans les Pyrénées varie entre 25 000 et 30 000 selon les études de la Fédération Nationale des Chasseurs.



« L’animal des Eaux-Bonnes »


C’est sans doute Jacques Orteig (1834-1904) qui reste de nos jours la légende de cette pratique. Originaire de la vallée d’Ossau, ce guide de haute montagne était connu dans toute la région pour ses prises vivantes. Il suivait les isards à la trace, des jours et des jours, avant de capturer un petit et le redescendre dans la vallée pour le plus grand bonheur des curieux. Des témoignages rapportent qu’on le surnommait « l’animal des Eaux-Bonnes ». Il avait fière allure ce Jacques, et l’on se souvient aussi de lui pour son ascension nocturne du pic du midi d’Ossau en juillet 1864. La communauté pyrénéiste l'immortalisa, en lui attribuant son nom à un passage entre le col d'Arrious et le lac d’Arrémoulit, le passage d’Orteig.

Voici ce que dit le bulletin du Club Alpin Français en janvier 1904 à son sujet : Jacques Orteig, qui vient de mourir à Eaux-Bonnes, dans sa 70° année, eut son heure de célébrité comme guide et comme marcheur. Les performances qu’il a accomplies, non pas tant dans ses exhibitions foraines ou ses paris, mais dans ses courses inconnues dans la montagne, permettent d’affirmer que cet homme, doué d’organismes pulmonaire et musculaire spéciaux, s’il eût été soumis à un entraînement méthodique et régulier, aurait été une exception. L’extrême endurance de ce corps légèrement courbé, plutôt maigre, mais fortement charpenté, était extraordinaire. Mais ce qui surtout était absolument remarquable chez lui, c’était sa connaissance parfaite de la montagne et sa très grande facilité de se conduire, même dans les passages les plus dangereux et les moins fréquentés, par les nuits les plus noires et les plus embrouillardées. On eût dit qu’il sentait le chemin. »


Jacques Orteig
Jacques Orteig

Chers adhérents, pyrénéistes ou simples curieux, vous venez de lire un témoignage historique et social d’une tradition qui tend à disparaître au fil du temps. Sans considérer des implications politiques au sujet d’une suppression définitive de la chasse ou non, il est néanmoins intéressant de souligner que la montagne est aussi un lieu qui évolue, au fil des aléas de l’histoire, mais que la nature subsiste. Lorsque vous verrez un isard courir à travers les montagnes, rappelez-vous toujours que l’animal est un être de liberté qui défie, insolent, le regard intéressé de l’homme, qui peine à voir en lui un coup de pinceau d’une grande fresque, celle de la beauté pyrénéenne.



La magie aurorale et les splendeurs nocturnes

Ne sauvent pas des vers notre œil gélatineux ;

Gloire à vous, granits sourds, basaltes taciturnes,

Dont le grain reste intact sous le ciel lumineux !


Vous devîntes muets par dégoût de nos fables ;

Frères aînés de l’ours, de l’isard et du daim,

Vos contours violents, et pourtant immuables,

Plaisent à la révolte et charment le dédain. 

Raoul Lafagette, Les Rocs, 1884


SOURCES :



Club Alpin Français







 
 
 

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