Pyrénéisme et Renaixança catalane
- 18 janv.
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Quel pont peut-on bâtir entre une assemblée d’individus passionnés par la montagne, par sa poésie et ses enchantements, et des catalans au projet politique fort, à la faveur d’un renouveau identitaire régional ? Dans le cas présent, l'image qui nous viendrait à l'esprit serait davantage celle du mur de granit, qui sépare, plus que du pont qui relie. Paradoxalement, une chaîne de montagne est autant une interface, qu'une frontière, géographique, mais plus encore symbolique.
Le Pyrénéisme, comme d’autres mouvements littéraires ou artistiques, a connu différentes phases majeures. Plus d’un siècle sépare les premiers voyages de Ramond de Carbonnières, et la publication de “Cent ans aux Pyrénées” (1898), de Henri Béraldi. C'estavant tout un mouvement français, conduit par des passionnés ayant pour port d’attache Pau, Luchon, Cauterets et bien d’autres. En bref, des villes reliées récemment à un réseau de communication en plein essor, dans le cadre de la révolution industrielle du XIXe siècle. Les expériences sportives d'écrivains dandys florissent un imaginaire qui fait passer les montagnes d'une terra incognita menaçante, à un terrain de jeu pour aventuriers et scientifiques. Côté espagnol, il n’y a que très peu, voire pas du tout, de traces d’un “pyrénéisme espagnol”. Les versants sont réputés plus rudes, les vallées plus difficiles d’accès rendant, par là même, une exploration délicate de ce territoire moins inscrit dans le maillage des voies de chemins de fer de la monarchie, qui ne voit le développement de ses lignes principales qu'à compter de 1870.

Or, comme nous avons pu le constater dans notre précédent article (Le folklore comme nouveau principe d'unification politique), la géographie particulière de ce territoire, engendra une forte identité, qui trouva peu à peu ses défenseurs, au cours de ces années charnières de conception des identités nationales.
Au même moment que l'apparition du mouvement félibrige, né des paysages provençaux de Mistral, une élite catalane, plutôt bourgeoise, va chercher à faire renaître cet idiome, et à faire d’elle une langue littéraire. C’est le début de la Renaixença catalane, dont l’année de fondation retenue, 1833, correspond à l’année de la publication de l’ode A la patria, de l’économiste Bonaventura Carles Aribau. Rapidement, les partisans de la Renaixença vont se tourner vers les Pyrénées, terre mystique où les sentiments passionnés servent les plus grandes causes. Mais surtout terre catalane ! Et à ce titre, de nombreux poètes tels que Jacint Verdaguer, vont se mettre à arpenter les sommets pyrénéens et à relater leurs exploits. Pour eux, la montagne est gardienne d'un génie national : “la renaissance de la nation passe par une redécouverte de ses racines, fantasmées dans ce conservatoire d'une identité catalane originelle, d'un État de nature patriotique qui aurait résisté dans des hautes vallées abritées par l'éloignement et l'altitude des brassages méditerranéens ou des invasions majeures” (Etienne Bordes, Petite histoire des pyrénéistes, 2024). Rapidement en effet, la Renaixença va prendre une dimension politique, là ou le pyrénéisme français n’a pas eu d’autre ambition que de rester un mouvement romantique.
Cette renaissance Catalane permet la création du Centre Excursionista de Catalunya, en 1891, avec pour mission de rassembler les pyrénéistes catalans et d’améliorer la connaissance cartographique des Pyrénées espagnoles. Plusieurs refuges voient le jour dans les années qui suivirent, permettant de démocratiser l’accès aux massifs, et de faciliter le départ de nouvelles excursions, dans l'ambition de rendre la montagne au peuple. Etait-ce encore cependant un pyrénéisme originel qui était alors pratiqué ? Pour Béraldi, sans doute que non, la démocratisation de la montagne signifie pour lui son urbanisation et son étatisation, chose impensable pour quelques explorateurs chevronnés et solitaires de sa trempe. Là où, sur le versant français, le romantisme s'allie à un esprit positiviste pour tirer de ces paysages leurs secrets, du côté catalan, c'est une réappropriation territoriale qui a pour but de renforcer une réalité matérielle : celle de la maîtrise d'un espace culturel, qui mériterait une administration propre.
Mouvement tardif, le pyrénéisme catalan diffère donc par son approche politique, mais laisse cependant une riche bibliographie de poèmes passionnés et de textes épiques, à l’image de Canigo, de Jacint Verdaguer, qui contribue à faire de ce sommet la montagne sacrée des Catalans. Tirant directement son inspiration de la poésie mistralienne (par l'emploi de strophes de 5 ou 8 vers), c'est encore une fois un récit mythologique qui est proposé par l'auteur, ancré dans les paysages rudes de la Catalogne.

Le héros de ce poème épique, Gentil, est un jeune chevalier, parti combattre les Maures sur ses territoires, à l'époque de la conquête musulmane de l'Espagne. Envoûté par une fée, il part avec elle au-dessus des montagnes. Son oncle Guifré, croyant à une désertion, tue son neveu.
Nous remarquons donc ici un des traits saillants de l'opposition qu'il peut y avoir entre la conception française et catalane de l'emploi des montagnes dans la littérature. Gentil serait un romantique, tombé dans les délices de l'oisiveté et de la contemplation, oubliant le nécessaire combat politique de reconquête territoriale. Selon la conception espagnole, bien plus pragmatique, la montagne est d'abord un lieu de lutte, avant d'être un lieu de loisir.
En conclusion de cet article, nous pouvons donc dresser le tableau des oppositions majeures de l'emploi des Pyrénées dans un récit national, entre France et Catalogne. Pour les Catalans, peuple fort et indépendant, assez autonome par rapport au pouvoir central de Madrid, il est nécessaire d'employer les moyens symboliques pour faire comprendre la nécessité d'une reprise en main culturelle et politique de la région. Pour les Français, déjà marqués par la centralisation héritée de la fin de l'Ancien Régime, les montagnes et ses mythes ne sont pas des vecteurs d'affirmation d'une indépendance territoriale, mais d'une culture propre, apte à s'intégrer dans le cadre d'une patrie multinationale. Malgré son aspect périphérique, le massif pyrénéen en donc moins utilisé pour parvenir à des ambitions matérielles.




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