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Le folklore comme nouveau principe d’unification politique


« La véritable naissance d’une nation, c’est le moment où une poignée d’hommes déclare qu’elle existe et entreprend de le prouver. » écrit Anne-Marie Thiesse (directrice de recherche et sociologue au CNRS) dans son ouvrage La Création des identités nationales (Europe, XVIIIe-XXe siècle), 1999.


Les nations se construisent grâce à une fiction efficace, c’est-à-dire un imaginaire collectif fabriqué, qui devient réalité par la croyance partagée. Cette approche nous permet de comprendre les nationalismes contemporains, apparus majoritairement au cours des deux derniers siècles, ainsi que leurs mécanismes de légitimation par le passé.

Permettons-nous un regard à travers le prisme de ce paradigme des identités. Le Pyrénéisme vit un essor notable au cours du XIXe siècle, notamment par le biais d'intellectuels, d'explorateurs : en bref, par une population endogène qui vient dans les montagnes pour livrer leur expérience, et travailler à leur exploration. C'est issu de cette société, de cette intelligentsia culturelle que sont nos amis, premiers pyrénéistes, et pétris de cette idée majeure de promouvoir le territoire, pour que la population du pays le connaisse mieux. La nécessité de maîtriser culturellement un territoire comme moyen de renforcer l'unité nationale.

Ces observations ne sont pas étrangères à ce mouvement global que l'on remarque courant XIXe, au contraire, il en est un témoin éminemment loquace. Le présent article aura donc pour but d’analyser comment les nations se fondent sur l’affirmation de leurs patrimoines régionaux, pour se constituer en un corps politique unifié.

 

Le temps d’une étude brève mais approfondie, nous abandonnerons donc notre impératif pyrénéiste, afin de considérer les mouvements régionalistes européens dans leur entièreté, en essayant de décrypter des tendances générales, tout en nous appuyant sur l’ouvrage de référence.

 

Une nation, de l’éthymologie “nascere” en latin (naître ensemble), est une construction identitaire et géographique qui se fait dans le temps long, et qui répond à plusieurs critères. Ernest Renan, dans son célèbre discours Qu’est ce qu’une nation (1882), adopte une réflexion réaliste, à la limite du pragmatisme politique, et nous éclaire sur la vision française de la Nation, centrée sur l’adoption d’un héritage culturel et symbolique, ainsi que sur le désir de le défendre.

Ernest Renan, fondateur de l'idée de nation à la française
Ernest Renan, fondateur de l'idée de nation à la française

« Elle suppose un passé ; elle se résume pourtant dans le présent par un fait tangible : le consentement, le désir clairement exprimé de continuer la vie commune ». Si cette réflexion fait foi au sein de l’historiographie sociale et des phénomènes historiques nationaux, nous pourrions néanmoins reprocher à cet auteur l’omission de l’importance de la diversité culturelle au sein d’un même pays…Un pays, plusieurs nations ?


De facto, la nation répond à un principe d’unité. Celui-ci s’illustre par l’héritage Jacobin révolutionnaire en France par exemple, ou par le célèbre “Risorgimento” italien, long processus d’unification de la nation italienne autour de la langue toscane, de l’unification territoriale et de la reconnaissance d’un souverain légitime (Vittorio Emmanuele II), au XIXe siècle. Pour “faire nation”, les citoyens doivent accepter leurs différences, et les subordonner à l’idée d’un principe identitaire plus grand qui dépasse les particularismes locaux.

 

Mme Thiesse, dans le chapitre 3 intitulé “Le folklore et la culture populaire”, rend compte d’une diversité commune à tous les folklores européens. Ce folklore est bien souvent à l’origine de la recomposition nationale qui eut lieu au XIX à travers la création des identités nationales.

Sir Walter Scott, à l'origine du retour du kilt et du tartan en Ecosse, du fait d'une œuvre prolifique et glorifiant la nation écossaise.
Sir Walter Scott, à l'origine du retour du kilt et du tartan en Ecosse, du fait d'une œuvre prolifique et glorifiant la nation écossaise.

Le processus est le même : un homme (souvent un poète), collecte des écrits abandonnés par l’histoire afin de fonder une mythologie nationale. Par exemple, les frères Grimm en Allemagne collectèrent d’anciens contes germaniques afin de les revisiter dans une approche moderne. Ce que cela nous apprend est que la création des identités nationales se structure toujours autour d’un mythe. Ce mythe est permis par le travail des linguistes. En effet, en valorisant une littérature qui semblait abandonnée à jamais, le peuple redécouvre ses mythes fondateurs, ses attachements, et se rend compte qu’un terreau commun le faisait exister au-delà des manifestations politiques. Le régionalisme européen a donc la mission, par essence, de participer au développement d’un certain génie national (volkgeist allemand), ou simplement d’une puissance de création interne à la société (energeia grecque).

 

Autre exemple, le linguiste finlandais Elias Lönnrot compile le Kalevala entre 1835 et 1849, épopée nationale finlandaise, dans laquelle le folklore est embelli pour correspondre aux besoins nationaux (de la même manière qu’en France on observe l’émergence d’un roman national unificateur…parfois peu pertinent sur le plan historique, mais bien utile sur le plan civique).

Pour la réalisation de son œuvre, Lönnrot trouve la source de son œuvre dans une base de poésies populaires de la mythologie finnoise, transmises oralement. Cette base est considérée comme l’épopée nationale finlandaise. Une première version du Kalevala est publiée en 1835, et est suivie d’une édition augmentée qui comprend quelque 23 000 vers.

Ce poème revisité représente la pierre angulaire de l’identité nationale finlandaise.

Les nations, en souhaitant se démarquer par leur différence avec les autres, puisent leurs sources dans des textes fondateurs de la civilisation occidentale mais les améliorent d’un dessein plus vaste : un projet politique et identitaire.

 

Cependant, dans La Création des identités nationales, l’auteur remarque le rôle des intellectuels et “entrepreneurs de la nation”. Les élites culturelles sont décisives. Vuk Karadžić, linguiste serbe, a effectué un immense travail de standardisation de la langue serbe, à une heure où des dialectes locaux étaient souvent plus parlés que la langue “officielle”, ou en tous cas supposément majoritaire du pays. Ainsi, les langues locales deviennent un outil politique et un symbole d’affirmation de la différence nationale. Cette affirmation passe par le développement d’une littérature régionale, qui, par une diversité apparente, vient participer à la renommée du pays.

Frédéric Mistral, architecte du renouveau littéraire de la langue d'Oc. Le combat culturel par les lettres.
Frédéric Mistral, architecte du renouveau littéraire de la langue d'Oc. Le combat culturel par les lettres.

En France, nous pourrions citer le mouvement félibrige (association qui œuvre dans un but de sauvegarde et de promotion de la langue, de la culture et de tout ce qui constitue l'identité des pays de langue d’oc) à travers le travail de Frédéric Mistral en Provence dans les années 1850, ou encore Adam Mickiewicz, poète polonais ayant grandi sur le territoire de l’actuelle Biélorussie. Son œuvre est empreinte d’un esprit régional, de traditions et de paysages régionaux. Moins connu en France, Mickiewicz a eu un impact semblable à celui de Dante pour les Italiens.

 

Ainsi, toute « nation », au sens occidental du terme, se fonde et prend son indépendance à travers un folklore lié à sa géographie. Les grandes forêts d’Allemagne du Nord ont inspiré les poètes allemands de la fin du XVIIIe siècle, tout comme les Pyrénées françaises ont inspiré les travaux de Carbonnières, de Hugo et de Béraldi. Une nation pourrait sans doute être définie par son territoire naturel : les mentalités se forgent dans un espace géographique, sujet trop vaste pour être développé dans le présent article, mais que chacun peut aisément associer à la célèbre « théorie des climats », traditionnellement associée à Montesquieu. Ce système établit que les lieux dans lesquels les peuples sont installés détermineraient la manière dont ils vivent, réfléchissent, et souhaiteraient être gouvernés. Les pays chauds et fertiles favoriseraient l’opulence, et donc verraient l’émergence d’un pouvoir fort pour faire plier les volontés. Au contraire, les territoires plus enclavés permettent l’apparition de pouvoirs démocratiques, du fait de la nécessité pour chaque individu, qui le pousse à l’indépendance, matérielle comme morale. Les montagnards sont peu accueillants, les gens de la plaine sont poussés à l’hospitalité par nature etc.


A la lumière de cette réflexion, la fondation de la nation sur un patrimoine géographique comme culturel est nécessaire, mais possède également une puissance plus profonde : le philosophe Frédéric Lordon dans Impérium. Structures et affects des corps politiques (2015), développe l’idée selon laquelle le peuple de la nation, c’est-à-dire les citoyens modernes, doivent recomposer la politique, dans un contexte de fragmentation lié à la notion d’individu moderne, par l’affect. Faire nation en 2025 doit donc essentiellement passer par la subjectivité individuelle, par le sentiment d’appartenance à une culture, par le salut d’une mythologie qui réunit les esprits, au-delà des convictions politiques. En somme, donner raison à Renan, en ayant compris les limites synthétiques de son système.

       

    Pour dresser les conclusions de notre rapide exposé, chers adhérents, il nous semble justifié de pouvoir statuer sur le nécessaire redressement du sentiment d’appartenance nationale. En déclin aujourd’hui, il est de notre charge de le faire vivre, peut-être même revivre. Le réveil de la conscience politique, du sentiment de bien commun, et du désir d’être utile, ne peut se fonder que sur des bases morales et culturelles saines.

Le XXIe siècle, fils de l'abandon culturel
Le XXIe siècle, fils de l'abandon culturel

L’appartenance à un territoire, qui influence nécessairement les perceptions et les raisonnements (qui peut prétendre s’être construit tout seul ?) est ainsi une des composantes absolument nécessaires de cette réflexion : on peut fonder une identité sur des symboles ou des références, mais on la fortifie en l’incarnant. Cette incarnation de l’amour pour des choses immatérielles (la nation), ne peut se concrétiser que par du sensoriel, du vécu, du palpable. On ne peut demeurer dans le monde des idées. La nature duale de l’homme fait qu’il est tout aussi logique d’intérioriser, que d’ancrer les idées dans le monde ; à l’image notre relation avec l’extérieur qui sème en nos esprits les graines d’ambitions ou de projets variés, dont l’Académie est un petit exemple.


Le régionalisme, vivace dans en région toulousaine, présent dans de nombreux domaines. Ici lors d'un match de football.
Le régionalisme, vivace dans en région toulousaine, présent dans de nombreux domaines. Ici lors d'un match de football.

Ainsi, chers intéressés de la cause pyrénéiste, et plus généralement des arts et belles 

lettres, soyez apôtres du régionalisme; du nationalisme, afin de souffler dans l’esprit de vos proches un élan unificateur commun, pacifique, et véritable. Et la caste des éveillés ne saurait se résumer à ceux qui ont des origines gasconnes, provençales, auvergnates, ou autres. Ce qui importe ici, c’est le désir de faire nation, mais une nation à taille raisonnable. C’est s’ancrer dans un territoire, pour pouvoir être en mesure de répondre en paix à la question fatidique des origines. Enfin, c’est regarder vers le haut, les pieds stables, pour donner à nos élans créateurs les tuteurs vertueux de l’appartenance au pays, au terroir, et à l’identité locale, tant qu’on souhaite la faire vivre. 


 


 
 
 

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